MODIANO EN CLAIR-OBSCUR

Modiano. Je me souviens de ce type invité régulièrement chez Pivot à l’époque où je lisais Jules Verne, Rosny-Ainé ou Blek le Roc… Un type incapable d’aligner trois mots, qui bégayait, perdait le fil, ne finissait pas ses phrases…. Cela à l’inverse des barons de la littérature franchouillarde de l’époque, grandes gueules, distillateurs de bons mots, sûrs d’eux et de leurs bouquins pour la plupart tombés dans le caniveau de l’oubli…

Bref, Modiano, je ne l’avais jamais lu, lisant peu d’auteurs français contemporains, faisant des exceptions pour Djian, Dantec, Houellebecq, Dounovetz, Manchette, Pouy, Jonquet, ayant en horreur toute la clique du thriller qui produit des livres effrayant surtout ma concierge, écrits avec les pieds et enfilant lieux communs et expressions toutes faites en série… Loin de ces ectoplasmes, je place Volodine bien au-dessus de la mêlée, mais Volodine et ses divers alter ego est-il réellement un auteur français ? Il y a aussi Lavaissière/Zingaro, Raimbault, Detrez qui sont des amis mais dont je peux dire en toute objectivité qu’ils produisent plus de littérature que la totalité des têtes de gondole d’une rentrée littéraire…

Mais Modiano, Modiano, j’ai trouvé dans une boîte à livres Rue des boutiques obscures, je suis entré là-dedans avec mes souvenirs des années 70, avec la tronche de Pivot retapissée au beaujolpif, avec l’image de ce grand jeune homme timide au regard fuyant, l’exact inverse des winners instagrammés qui nous gonflent les couilles à longueur de réseaux sociaux en nous faisant partager leur quotidien merdique à travers des vidéos mal montées mettant en valeur leurs tatouages et leurs dents blanches. Modiano, donc. Tu as l’impression que le mec te prend par la main et te fait visiter une galerie de photos punaisées à un mur décrépi, une bougie à la main et qu’il t’éclaire les trucs au fur et à mesure pour mieux les renvoyer à l’obscurité. Et tu gardes les machins imprimés sur ta rétine, les images flottent dans le clair-obscur de ta conscience et tu ne peux t’en défaire. Je ne sais pas comment il fait ça. Peu importe. Mais c’est sans doute là ce que devrait être la littérature.

© Richard Tabbi juin 2026

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