Il y a celles et ceux qui regrettent que l’on ne retienne de Bukowski que son passage à Apostrophes, passage apocalyptique durant lequel l’auteur de Ham-on-Rye picola si sévèrement qu’il en perdit toute bienséance, dragua lourdement une invitée et marmonna toutes sortes de conneries au point de choquer ce pauvre Cavanna qui, en l’occurence, aida à expulser l’un des plus importants écrivains américains de l’époque du plateau de l’émission-phare des lettres françaises & internationales.
Je me plais à imaginer la manière dont les choses eussent tourné si le professeur Choron eût été invité à la place de Cavanna. Qu’on ne se méprenne pas, j’adore Cavanna, j’ai adoré Les Ritals, j’ai adoré Les Russkoffs, j’aimais le bonhomme mais j’avoue que cet épisode m’a toujours mis mal à l’aise. Enfin quoi, qu’attendait-il de Bukowski ? Qu’il se comporte comme la plupart des scribouillards invités à la télévision ? Qu’il arrive bien propre sur lui et réponde gentiment aux questions posées par l’amateur de Beaujolais patenté ? Non, Buk est arrivé dégueulasse, comme à son habitude, son visage était tellement gras que les maquilleuses n’arrivaient pas à lui ravaler la façade, il est arrivé ivre aussi, avec les munitions pour se finir, ce qu’il n’a pas manqué de faire. Parce que Bukowski n’a jamais été l’homme des faux-semblants, c’était un fils de prolo, un enfant battu, un ancien clodo, un alcoolo qui a connu la notoriété sur le tard, à un moment où il n’en avait plus grand’chose à foutre, excepté le fait de s’extirper de la fange, de vivre confortablement et de boire du bon pinard en lieu et place de mauvaise bière. « Les petites chattes étroites sont arrivées trop tard » comme il aimait à le répéter. Effectivement, ce jour-là on a assisté à l’irruption de l’underground dans le monde policé d’une certaine littérature. Et force est de constater que, d’une certaine manière, Cavanna s’est rangé du côté des culs coincés, de ceux qui rejettent la littérature de genre et se branlent sur les reliures tout-cuir de La Pléiade.
Je pense à Fante – l’idole de Bukowski – , à Brautigan, à Philip K. Dick, à tous ces auteurs habitués des présentoirs des gares, tout comme Manchette ou Jonquet. Dans son dernier livre, Pulp, Buk a laissé la savoureuse dédicace « À la littérature de gare » (« Bad writing » en anglais). En réalité il n’y a pas plus bukowskien que son passage à Apostrophes, il résume le bonhomme et embrasse l’intégralité de son œuvre littéraire, oui, j’ai bien écrit littéraire. Quant à celles et ceux qui penseraient le contraire je les invite à écouter l’intégralité de l’œuvre de Claude François dans une baignoire.
© Richard Tabbi juillet 2025

