MÉTÉO DÉFAVORABLE SUR LA FRONTIÈRE

J’ai refermé la porte et j’ai regardé Joe
Il était assis dans un rocking-chair à boire de la gnôle, il portait un sombrero et une cartouchière flambée au mescal
« Hey Joe », j’ai dit parce que j’avais cette chanson de Hendrix dans la tête, il y avait aussi tous ces piafs qui dégringolaient, tous ces piafs…
J’ai ouvert les mains, j’ai montré mes paumes déchirées d’où gouttait le résiné
« Ils m’ont décroché, Joe »
Il a regardé le carrelage dégueulasse, des dizaines de bouteilles jonchaient le sol, il y avait aussi des rongeurs décédés de mort naturelle et des cafards bien vivants
Sur le mur la pendule avait arrêté de décompter le temps, nous entrions dans une période ou tout semblait possible, du moins sur le papier
« Tu peux écrire ce qui te chante… »
Je m’adressai à l’écrivain, il était tassé sous un meuble, ses membres éparpillés, malgré tout il donnait l’impression de vouloir poursuivre l’aventure
Joe avait le visage déformé à cause des impacts de balles
Je me dirigeai vers la cuisine, les conduites d’eau étaient béantes, un corps avait été carbonisé au lance-flamme près de l’évier, malgré ce la fille faisait comme si elle préparait du café, elle avait dû séjourner longtemps dans un camp pour contrefaire une existence à ce point
J’étais moi-même assez doué et je fis le type qui rote à son aise en s’étirant tandis qu’il s’attache aux détails des peintures accrochées aux murs, des peintres renégats pour la plupart, usant de grands à-plats de couleurs et de subterfuges destinés à tromper le public
L’un d’eux avait peint la Dernière Pluie, ses personnages s’ébattaient sous un orage d’été avec des mouvements d’une insouciance maniériste
Plaquant mes paumes contre les coutures de mon futal tressé je le maculai
« Trois jours d’agonie et me voilà, youpi ! »
Je me parlai surtout à moi-même en frottant mes mains, en dodelinant de la tête, en tapant du pied pour écraser les rampants
J’imaginai porter la bonne parole à la cantonade, organiser des événements festifs, capter l’attention de la foule…
« Capter l’attention de la foule, tu entends, l’écrivain ? »
Il avait du mal à réunir ses membres, je sentais que la météo n’allait pas nous être favorable
Quant à Joe, c’était toujours la même histoire, il voulait traverser la frontière sans quitter son rocking-chair.

© texte & photo Richard Tabbi mars 2025

1 réflexion sur “MÉTÉO DÉFAVORABLE SUR LA FRONTIÈRE”

  1. Waouh, ce texte est terrible, fou à lier et …brillant ! A chaque phrase, une révélation – de l’écriture, des images, des associations des idées… ce sont des Evangiles repensés dans un univers à la Fallout, y a du Boulgakov, du Monty Pyton, Dieu sait quoi encore… tout ça dans un style remarquable, le phrasé quasi musical, je ne m’en lasse pas ! Un très grand bravo à vous!

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