Un souvenir, je suis gamin, la télévision marche en permanence chez mes grands-parents. En général elle déverse des tombereaux de bouse dont, très jeune, instinctivement, je me défie. En particulier la soupe malodorante de la variétoche franchouillarde des années 70, de Cloclo l’électro bricoleur à la cohorte des baltringues du show-biz… Je ne m’extasie pas comme les adultes sur la « diction » de tel ou tel ou la « voix » de tel autre. Ces gens m’emmerdent, Mireille Mathieu, Nana Mouskouri, Sheila, Carlos, Ringo, Dave, Sardou, Lenorman, ne me demandez pas pourquoi, souvenez-vous pour ceux qui ont de la bouteille à quel point la France était sinistrée culturellement à cette époque, en particulier dans le domaine musical. Bref, un jour, je ne sais par quel miracle, la Télévision Française diffuse à une heure de grande écoute, un extrait de concert de Thelonious Monk. Je me souviens de l’image en noir et blanc de Monk derrière son piano, avec un improbable chapeau. Je me souviens surtout de cette musique incroyable, de ces accords qui ne ressemblaient à rien que je n’aie entendu, je n’avais aucune notion d’harmonie à l’époque, je me rappelle juste de la jouissance que me procuraient ces sons inédits, étranges, tarabiscotés. Laurent de Wilde est lui-même un immense pianiste, ancien élève de l’école normale supérieure, il est né à Washington, a étudié la musique à l’université de Long Island. C’est dire s’il connaît l’Amérique, s’il connaît son jazz en sus de posséder un style que bien des écrivains lui envient et une tête bien pleine.
« New York, New York, New York », Thelonious Monk grandit dans le quartier de San Juan Hill de la Grosse Pomme dans les années 20. Être Noir, être pauvre, à cette époque, aux USA, pas besoin de faire un dessin. La sœur de Thelonious apprend le piano, Thelonious apprend par-dessus l’épaule de sa sœur, assez vite il maîtrise le solfège et l’instrument, à neuf ans il lui suffit d’entendre une mélodie une fois pour la rejouer sur le piano. Le gamin devient colosse, surtout il développe une manière, un style unique. Il joue doigts tendus, pesant de tout son corps sur l’instrument, en tirant des sons dont lui seul est capable. Ses compositions défrichent des contrées inconnues, mesures asymétriques, modes destructurés, tritoniques, son accompagnement dissonant est un champ de mine pour les solistes, ses compositions un casse-tête pour les musiciens. Même si le grand public le boude, s’il n’a pas la notoriété des Dizzy Gillespie, Miles Davis et cie, icônes montantes du be-bop et militants de la cause noire, Thelonious est reconnu par ses pairs comme le patron, tout en étant à part. À part parce que sa musique est inclassable, à part parce que le bonhomme est pour le moins particulier. Taiseux. Laconique. Surtout en proie à de véritables crises de démence qui vont s’accentuer avec le temps.
Thelonious se balade dans la rue bras écartés, comme s’il volait. Marche droit devant lui sans savoir où il va. On le retrouve perdu dans la cambrousse. Séjour en HP. Thorazine. Nellie, sa femme, son soutien, celle qui fait tenir les choses ensemble est là, elle va désormais gérer les sorties de route avec l’aide de la baronne Pannonica, indéfectible mécène des génies du jazz de l’époque. Pas facile la vie pour Monk, on lui retire la cabaret card qui lui permet de jouer dans les clubs durant de longues années, les flics, en ces années, prennent un malin plaisir à piéger les jazzman noirs adeptes de stupéfiants. Car Monk est un puit sans fond, cocaïne, alcool, herbe, sa robuste constitution absorbe tout ce qui passe. Confiné, il enregistre des disques puisqu’il ne peut se produire. À la fin des années 50, pourtant, le public finit par reconnaître son génie, les années 60 sont riches en tournées internationales, la famille Monk s’extirpe de la boue, les flics ne peuvent plus l’atteindre, la baronne, née Rothschild, le protège et l’hébergera jusqu’à sa mort. Mais la maladie est là et gagne du terrain. Les crises se rapprochent. Monk rentre à l’intérieur de lui-même. Plus ou peu de mots. Il peut arpenter une pièce trois jours durant. Et s’effondrer, dormir quarante huit heures. Il ne joue plus de piano. Ou si peu. Au dernier étage de la maison de Pannonica, avec cette vue splendide sur New York. « On voudrait deviner un infime mouvement de l’épaule de cette ombre, mais elle resterait immobile, minérale. »
© Richard Tabbi 05 05 2025
